Lettre à maman Louise : le vingt, le crabe et les fleurs

Papa assis sur le divan, avec un bébé emmailloté et un petit en tuque rouge dans les bras

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Une lettre d’Alex pour sa maman, Louise. Avec tout l’amour du monde, et un peu d’humour, parce que c’est comme ça qu’on s’aime chez nous.

Le soir des cartes

Maman,

Tu te souviens de ce soir-là? Je descends avec ma belle-sœur, et en bas, c’est la vraie vie de famille : une partie de cartes en plein élan, les assiettes à moitié mangées repoussées au milieu de la table, deux gouttes de vin qui se battent en duel au fond de la bouteille, et mon neveu, quatre ans, qui compte les points avec le sérieux d’un vérificateur général.

Jules était là aussi, ton chum, le meilleur ami. Il m’a regardé arriver et il a juste dit : « Ah ben là, ça change tout. » Puis plus un mot. Jules, c’est un homme qui économise ses phrases comme d’autres économisent leurs vingt piastres.

Le mouvement du crabe

Parlant de vingt piastres.

Il y en avait un qui traînait sur le coin de la table. Je me suis dit : moi aussi, des fois, j’ai besoin de voir un billet de banque en vrai. Je m’enligne, la main en approche finale…

Et là, maman, tu as fait le mouvement du crabe.

De côté. Rapide. Précis. Un « non! » et le vingt avait disparu dans ta main avant même que la mienne arrive. Je n’avais jamais vu ça. Des années de réflexes de mère, de cartes, de vie, concentrées dans un seul geste. J’étais impressionné. J’ai encore l’image en tête, et chaque fois, je ris.

Tu lisais dans mes pensées. Tu l’as toujours fait.

Les fleurs

Puis tu as dit : « Je n’aime pas ça que mes fleurs se retrouvent sur Internet. »

Et moi, je me suis fâché. Je suis allé dehors, j’ai photographié tout le jardin, le tour de la maison, chaque pétale, et j’ai annoncé sur Facebook : « Major upload in progress. » Jules a ri. Il n’a toujours rien dit, mais il a ri.

Avec le recul, maman, je comprends.

Ton jardin, ce n’est pas du contenu. C’est des années de mains dans la terre, de printemps attendus, de matins tranquilles. C’est à toi. Et le jour où tu m’as dit que tu ne voulais pas le voir partout, tu ne me fermais pas une porte : tu me montrais ce qui comptait pour toi.

Les camps

Il y a autre chose que je n’ai jamais assez dit : merci pour les camps de vacances.

Papa et toi, vous avez payé ces étés-là pour souffler un peu, oui, mais aussi pour me laisser devenir quelqu’un d’autre que « le petit » de la maison. Au camp Edphy, j’ai découvert que je pouvais me débrouiller tout seul, et que j’aimais ça.

Le premier soir, c’était le bivouac avec les filles. Je ne connaissais pas les paroles, alors je les ai apprises en chantant avec les autres, autour du feu. « Notre cœur résonne au loin… » Je les entends encore.

Et le dernier soir, au petit party de fin de camp, une fille m’a demandé de danser le dernier slow. J’étais tellement nerveux. Le lendemain, je l’ai cherchée partout : pas dans le camp, pas sur les photos. Les gars de la hutte m’ont traité de menteur : « T’as pas dansé de slow! » J’ai dansé, maman. Je le sais. C’est peut-être mon premier vrai mystère.

Québec, l’été des amis

Et quand on est arrivés à Québec, papa m’a inscrit aux loisirs Montcalm. Ça m’a pris dix minutes pour me faire un ami, Vincent-Xavier, et on s’est sauvés se promener en ville.

En arrivant à la coop près de l’édifice Marie-Guyart, où il habitait, il a crié : « JAMES! TOUCHE PAS À MON SKATE, MOLLUSQUE! » Et James est devenu mon meilleur ami sur-le-champ. Le lendemain, un autre passe dans la rue, me regarde et dit : « Toi, t’es mon ami, viens chez nous. » C’était Jean-Philippe. Ce n’était pas plus compliqué que ça.

Des fois, cinq minutes, c’est vraiment long. Mais quarante-cinq ans, ça passe comme une grosse fin de semaine.

Papa assis sur le divan, avec un bébé emmailloté et un petit en tuque rouge dans les bras
Papa, avec ses deux petits dans les bras. Merci à vous deux pour tous ces étés.

Ce que je voulais te dire

Je sais que je ne suis pas toujours invité. Je sais aussi que tu es allée voir mon Facebook, des fois, en cachette. Et tu sais quoi? Ça me fait sourire. Ça veut dire que tu regardes encore où ton gars s’en va.

Alors voici où il s’en va : il bâtit des sites pour sa gang, il répare des vieux ordis avec Daniel pour que d’autres familles ne les jettent pas, il retrace l’histoire de grand-papa Maurice, et il écrit des lettres à sa mère sur Internet. Ça, tu ne pourras pas me le reprendre avec un mouvement de crabe.

Et tes fleurs, je te le promets : je ne les mettrai plus en ligne sans ta permission. Elles vont rester où elles sont les plus belles, chez toi.

Je t’aime, maman.

— Alex

P.-S. : le vingt piastres, garde-le. Tu l’as gagné à la loyale.

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